Retour aux histoires inédites

La sainte douche

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Une douche ! Une bonne douche glacée. Voilà tout ce dont il rêvait depuis ces deux heures qu'il roulait sur la petite route écrasée de soleil. Il ne souhaitait rien de plus. Rien que de l'eau froide dégoulinant sur ses épaules, massant sa nuque et faisant s'évanouir la fatigue comme une caresse. Depuis douze ans qu'il faisait ce boulot de représentant, il n'avait jamais demandé rien de plus à la vie... rien qu'une bonne douche qui chasse tous les petits tracas.

Lorsqu'il vendait des savonnettes dans les quatre coins de la Sarre et de la Bavière, son maigre salaire ne lui permettait pas de se payer de bons hôtels. Et parfois, il tombait sur une de ces salles de bains déglinguées où l'eau coule comme un filet en faisant un bruit de casserole... ou bien c'étaient de ces pénibles alternances de chaud et froid qui trompent le corps avec malveillance... ou encore ces robinets inversés qui vous font prendre, quelques secondes durant, le brûlant pour le glacé et gâchent irrémédiablement le plaisir.

Mais depuis deux mois, son nouveau job lui assurait un salaire presque doublé et la certitude de chambres d'hôtels sans surprises. Certes, c'était une activité guère reluisante ! Mais il n'en avait jamais rien eu à faire. Vendre des savonnettes ou de la vaisselle, des cassettes vidéos ou de la charcuterie industrielle... après tout, qu'importe !

Cette fois, c'était tout un stock de revues, de badges et d'insignes pour les nostalgiques du Troisième Reich. Des croix gammées, des portraits du Führer de toutes dimensions, des tee-shirts représentant le Congrès de Nuremberg avec des milliers de bras tendus.

David ne prenait guère cette camelote très au sérieux. Dans son idée, ce n'était qu'un de ces hobbies de vieillards jouant encore au train électrique ou collectionnant des capsules de bouteilles de bière.

Et puis, sur le plan boulot, c'était vraiment un rêve de représentant. Une clientèle fidèle, attendant les livraisons avec des impatiences de collégiens. Des gens charmants, souvent un peu timides et payant rubis sur l'ongle. On était loin de ces ménagères acariâtres qui vous font déballer deux tonnes de produits pour acheter une minuscule savonnette.

Le gros bonnet qui l'employait lui avait pratiquement doublé son salaire. Car c'était tout de même à la limite du licite. Il y avait des risques, comme de se voir saisir la camelote ou peut-être même retirer sa carte de représentant si ça tournait au vinaigre.

Mais après douze ans de tournées, David n'était pas fâché de voir un peu de piment assaisonner sa routine. Dans chaque adulte, il y a un gamin qui sommeille. Lui aussi aimait jouer au mystère. Et il était sensible à l'attrait du défendu.

Après tout, si cinquante ans après la fin de la guerre, de vieux gâteux voulaient encore jouer à la Wehrmacht et au Deutschland über alles... ce n'était pas son problème. Une douche ! Une bonne douche, et il prenait tout ça avec philosophie.

Voilà deux heures trente qu'il roulait sous une chaleur de plomb. Heureusement, le soleil commençait à décliner. Et il ne devait plus être bien loin de l'hôtel. Il venait de passer la station-service que son dernier client lui avait indiquée comme point de repère. Ensuite, un chemin de terre sur deux kilomètres et il trouverait, paraît-il, une petite pension tout ce qu'il y avait de bien.

Un homme affable, ce Docteur Drüpp ! Distingué et tout et tout. Un peu maniaque sans doute. Il était même allé jusqu'à lui faire un petit plan détaillé pour ne pas qu'il se trompe. Et il devait téléphoner personnellement à l'hôtelier, un de ses amis, pour qu'il soit bien accueilli.

Encore un quart d'heure et il serait dans la chambre, sous le robinet de douche. Cette fois, il la prendrait glacée, afin d'effacer cette sueur qui collait sa chemise et devait baigner ses chaussettes d'une moiteur nauséabonde.

Il gara sa voiture sur le petit parking désert et sortit avec sa valise à la main. À sa grande surprise, l'hôtelier n'était pas, comme il se l'était imaginé, un vieux débris gâteux, mais un jeune homme blond qui n'avait pas trente ans.

— De la part du Docteur Drüpp ? lui demanda celui-ci avec un large sourire.— Oui, oui... de la part du Docteur ! C'est un de mes meilleurs clients.— Alors, bienvenue dans mon modeste établissement. Voyez-vous, le docteur était un grand ami de mon père.

Ainsi, tout s'expliquait. Le papa avait dû passer le virus à son fils qui était devenu un "nazillon", comme les appelait la presse. Il avait rejoint la grande famille des nostalgiques.

David était impressionné par ce côté très organisé. Tous ces gens qui se connaissaient, de Berlin à Munich et de Munich à Bonn... qui formaient un grand réseau souterrain de passionnés, comme les dingues de CB ou les collectionneurs de flammes postales. Ça le sidérait. Mais sans doute, l'être humain est-il ainsi. Il a toujours besoin de se rassurer, de se regrouper, de se raccrocher à des rêves. Si le leur n'était guère sympathique (Comment pouvait-on avoir la nostalgie du Troisième Reich ?), il était plutôt pathétiquement ridicule à ses yeux que réellement dangereux.

En tout cas, l'hôtelier ne s'était pas fichu de lui. La chambre était digne d'un "Quatre étoiles"... Et pour un prix plus que raisonnable. On voyait bien qu'on était au fin fond de la Bavière.

Il jeta ses bagages pêle-mêle dans l'armoire et mit ses vêtements sales dans un grand sac plastique qu'il avait toujours coutume d'emporter avec lui. Il fit même un petit paquet spécial pour les chaussettes et le slip que des heures dans la fournaise de la voiture avaient rendus peu présentables.

En passant tout nu devant l'armoire, il eut un léger sentiment de malaise devant ce corps dégingandé que les années commençaient à marquer. Dans son esprit, l'image de ce corps nu se dédoubla à l'infini... Allons bon ! On a parfois de drôles d'idées. Il chassa ces pensées en poussant la porte de la salle de bains.

Mazette ! Elle était entièrement capitonnée, comme dans un Motel de Luxe où il avait passé la nuit, un week-end de décembre où toutes les auberges de Sarrebruck affichaient complet.

Quant à la douche, c'était une de ces cabines de verre qui évitent de ficher de l'eau partout. David aimait leur côté pratique. On pouvait s'y asperger autant qu'on voulait, faire ruisseler des Niagaras de flotte sans craindre un instant d'inonder la salle de bains, évitant cette sensation toujours pénible d'avoir à patauger dans des flaques le temps de se sécher.

D'un geste presque professionnel, il tâta l'épaisseur des serviettes-éponge et ses doigts s'enfoncèrent avec délices comme dans un édredon de plume. Tout était en place. Tout était désormais prêt pour la Grande Messe des représentants de commerce : la Sainte Douche du soir.

Il entra dans le spacieux habitacle, bloqua maniaquement la porte afin que nulle gouttelette ne vienne mouiller le carrelage, et posa ses doigts sur le robinet délicatement chromé.

D'un geste énergique, il tourna le bouton d'eau froide. RIEN !!! Il crut à une mauvaise plaisanterie et tourna celui d'eau chaude. Rien ! Rien qu'un faible chuintement comme s'il y avait de l'air dans les tuyauteries.

Il avait connu des hôtels où l'eau ne venait qu'après quelques secondes de lente reptation dans les canalisations. Aussi, stoïque, la main en coquille sur ses jambes maigres et nues, il attendit.

Rien encore ! Si ce n'est ce drôle de chuintement venu du pommeau de la douche.

Sa tête se fit lourde. Une onde glacée parcourut sa colonne vertébrale. Il voulut pousser la porte pour aller réclamer auprès de l'hôtelier, mais cette satanée porte restait bloquée.

Brutalement, l'affolement le gagna. Il fallait qu'il sorte. Il fallait qu'il sorte ! Il poussa à coups d'épaules, tira sur la poignée... tandis que ses poumons étaient pris dans un étau d'acier. Impossible même de crier. Ça lui brûlait à l'intérieur. Il poussait, tirait, frappait à coups de poings... mais la porte était d'une épaisseur hors du commun. Pas de la camelote italienne ou française, mais du bon et solide matériel germanique.

Il était comme un papillon qui se cogne aux vitres et le gaz mortel faisait lentement son effet. Pauvre David ! Ce n'était plus l'affaire que de quelques minutes. La Grande Messe était une Messe des Morts.