Ce jour-là, tout avait plutôt mal commencé pour moi… D’abord, je suis parti tellement speed à l’école que j’ai mis une chaussette bleue et une chaussette rouge. Bien entendu, José s’en est aperçu et j’ai eu droit aux réflexions et ricanements d’usage.
José et sa bande, je m’en fiche. C’est Maria Elisa qui m’importe ! Aussi, pour ne pas passer auprès d’elle pour un blaireau intégral, je lui ai dit que je l’avais fait exprès. Elle a eu son joli sourire. Celui qui ferait fondre toute la banquise. Mais ensuite, elle a dit : « Hum ! hum ! ». Je ne sais pas trop si elle m’a cru. En tout cas, je l’ai fait rire. Il paraît que lorsqu’on fait rire une fille, on a à moitié gagné. C’est mon tonton Miguel qui le dit. Mais j’aimerais bien qu’il m’explique comment on fait pour gagner l’autre moitié.
Après le coup des chaussettes bicolores (qui en a fait ricaner certains toute la matinée), il y a eu mon exploit des catacombes.
En effet, pour illustrer son cours d’histoire, notre maître a eu l’idée de nous emmener visiter le musée Saint-François, l’une des curiosités de Porto, la ville où j’habite. Ce n’est pas très loin de notre école, et nous y sommes allés à pied, en passant par la rue Infante Henrique. Par précaution, j’avais replié mes chaussettes dans les chaussures pour que les passants ne me prennent pas pour un débile complet.
Le musée passe par des salles où il y a plein de trucs religieux : des statues dorées du Christ, des madones en bois peint, des reliques de saints… Au Portugal, on en a à revendre. C’est un peu notre spécialité, comme les Égyptiens ont les pyramides et les Italiens les spaghettis.
Cela ne nous passionnait pas vraiment. Mais, au sous-sol, on a eu un choc. Il y avait de grandes salles avec des rangées de tombeaux. Il paraît qu’on marchait même sur des types qui étaient morts il y a des siècles. Et c’était délicieusement décoré avec des crânes en plâtre. Un vrai bonheur ! Le parfait décor pour fêter Halloween.
En plus, le guide avait un nez crochu et un trousseau de clés comme au Moyen Âge. On aurait dit le Bossu de Notre-Dame. Tout y était pour nous mettre dans l’ambiance ! Au bout de la dernière salle, il y avait même une grille en fer au ras du sol, et on pouvait voir les catacombes dans la cave en dessous. C’était un gigantesque grouillement d’os et de crânes emmêlés.
Les filles se sont mises à pousser des petits cris d’oiseaux. Et moi, j’en ai profité pour me rapprocher de Maria Elisa. J’espérais secrètement qu’elle aurait tellement peur qu’elle me prendrait la main. Mais pas du tout ! Quand cela a été son tour de regarder, elle a eu l’air très intéressé et a même montré à l’une de ses copines la main d’un type à qui il manquait plusieurs phalanges.
Elle lui racontait toute une histoire comme quoi il avait eu la main coupée à la hache par un ennemi…« Et depuis, ajoutait-elle, il revient toutes les nuits hanter les maisons à la recherche de ses doigts.— Arrête ! Tu me fiches les chocottes ! » a hurlé sa copine.
C’est une sacrée fille, Maria Elisa. Déjà qu’elle est jolie comme un cœur avec son bout du nez tapissé de taches de rousseur (j’adore !)… Je peux vous assurer qu’en plus, elle n’a pas froid aux yeux.
Pour ne pas être en reste, je me suis carrément allongé sur le sol pour mieux voir à travers les grilles, et je faisais tout un tas de réflexions spirituelles qui faisaient plier de rire les copains, du genre : « J’aurais dû amener Youki, mon fox à poil dur, il se serait régalé ! »
Mais j’ai sans doute voulu en faire un peu trop. Car au moment de me relever, crac ! mes clés ont glissé de ma poche, sont passées au travers de la grille et sont tombées directement dans un bol de crâne.
Panique à bord ! Tout le monde s’est mis à ricaner… et le monde à crier. Quasimodo, le gardien, est arrivé en pétard. Et j’ai passé un mauvais quart d’heure. Notre maître n’est pas méchant, mais il a horreur qu’on se fasse remarquer.
Finalement, ils se sont concertés avec le guide. Et le verdict est tombé : « Puisque c’est toi qui as fait la bêtise, tu vas la réparer ! »
Quasimodo a extirpé une clé de son gros trousseau. Il m’a désigné une petite porte basse et j’ai pris mon courage à deux mains.« Cache tes chaussettes, m’a crié José, sinon tu vas les faire mourir de rire. »
J’aurais voulu le voir, lui. L’idée d’aller marcher tout seul entre les tibias et les péronés des squelettes poussiéreux ne m’enchantait guère. Est-ce que ce n’était pas un crime d’aller déranger leur long sommeil ? Est-ce qu’ils n’allaient pas tous se lever pour m’emporter avec eux au pays des morts ? J’avais des sueurs froides le long de la colonne vertébrale et je trouvais notre maître bien sévère.
Seule Maria Elisa a eu une parole gentille : « T’affole pas, on te guidera d’en haut. »
Alors, j’ai eu le culot de ma vie. Je lui ai murmuré au creux de l’oreille :« Si je ramène les clés sans broncher, tu me donneras un baiser ? »
Je croyais qu’elle allait avoir l’air étonné, peut-être même me gifler. Pas du tout. Elle a eu son sourire magique puis elle a fait crânement : « Hum ! hum ! » Cela ressemblait à un « Oui ».
Gonflé à bloc, j’ai ouvert la porte qui grinçait. J’ai descendu le petit escalier humide qui menait à la cave. Mais là, j’ai dû affronter la réalité ! Le sol était tapissé d’ossements. Vu de près, cela ressemblait à une mer de squelettes, avec des rangées de dents qui me souriaient. On se serait cru dans un film d’Indiana Jones. J’imaginais même qu’il allait sortir de partout des serpents ou des rats pour corser un peu l’ambiance.
Il n’y avait qu’une solution : penser très fort à la bouche de Maria Elisa, à ses jolies lèvres toutes roses, à ses cheveux longs et fins… et avancer le premier pied.
Crac ! Un tibia s’est réduit en poussière sous mon poids. J’en ai eu un haut-le-cœur. Quand on pense qu’un type a autrefois dansé la gigue avec, et que ce n’est plus maintenant qu’un tas de poudre blanche… cela donne froid dans le dos.
J’ai fait encore un pas dans la semi-obscurité. Et j’ai vu mes clés qui brillaient sur le sol à près d’une dizaine de mètres. J’allais devoir faire au moins une vingtaine de pas. Le calvaire ne faisait que commencer.
Venant du plafond, j’entendais des voix assourdies, des réflexions spirituelles du style :« Bon voyage en enfer ! Ramène-moi un bout de crâne. Y a plus de cendriers à la maison ! »
Mais ces plaisanteries me donnaient plutôt du courage. Alors, je me suis fixé les clés pour ligne de mire. J’ai fermé les yeux. Et j’ai marché. Un pas. Un crac ! Deux pas. Crac ! Sous mes semelles, s’écrasaient de petits bouts d’os. Des phalanges, des tarses, des métatarses, songeai-je en me rappelant mes sciences-nat’.
Mais, au sixième pas, j’ai trébuché contre quelque chose qui m’a entravé le pied et j’ai perdu l’équilibre… Aussitôt, j’ai ouvert les yeux. Il m’a fallu un quart de seconde pour me réhabituer à la pénombre. Je me suis contorsionné et j’ai réussi à me rattraper in extremis. Mais il s’en est fallu de peu pour que j’aille m’allonger parmi les morts. Une corde qui passait sur le sol m’avait fait un croc-en-jambe. Sans doute une rallonge de fil électrique. J’ai donc repris bravement ma marche, mais j’avais le cœur qui tapait à deux mille et beaucoup de mal à retrouver mon souffle.
Enfin, j’ai atteint la verticalité de la grille. J’ai levé les yeux et j’ai vu les copains massés autour. Il m’a même semblé que Maria Elisa me faisait un petit signe avec les lèvres.
Je me suis repris car j’avais désormais des spectateurs. Et j’ai atteint sans broncher le trousseau de clés, écrasant nonchalamment l’occiput d’un crâne. Je me suis baissé et j’ai ramassé les clés. En haut, il y a eu quelques applaudissements.
A présent, je n’avais plus besoin de traîner. Mais, comme d’habitude, j’ai voulu faire le mariole. J’ai levé la tête et j’ai crié :« Tu devrais venir, José, on pourrait jouer aux osselets. »
Au moment où je prononçais le mot « osselets », une avalanche de crânes est tombée d’une muraille au fond de la salle et une ombre a couru se mettre à l’abri derrière un pilier.« Wouaaahhh ! »
J’ai poussé un cri de dément et j’ai couru jusqu’à la porte. Il m’a fallu moins de dix secondes pour la rejoindre, grimper les escaliers et me retrouver parmi les copains. Le record du 100 mètres de Ben Johnson était battu !
Je me suis réfugié dans les bras de l’instituteur et j’ai crié :« J’ai vu… j’ai vu… j’ai vu…— Qu’est-ce que tu as vu ?— J’ai vu une ombre ! »
José et sa bande se sont mis à rigoler. Le maître m’a tapé sur l’épaule :« Ce n’est rien ! Tu as eu peur, c’est tout.— Mais non, je vous assure. J’ai vu une ombre. »
Le gardien m’a repris les clés des mains et s’est gentiment moqué de moi :« Cela fait dix ans que je garde ce musée. Je n’ai jamais vu de fantômes. Ils sont tous dans les châteaux d’Ecosse. »
Toute la classe était en effervescence. Ça criait, ça ricanait, ça imitait les bruits de fantôme… Hou ! Hou ! Au point que le maître s’est fâché :« En rang par deux et retour en classe. Je crois qu’on s’est assez fait remarquer comme ça. »
Quand notre instituteur voit rouge, il vaut mieux se tenir à carreau. Au brouhaha a succédé un grand silence. On s’est tous mis en file indienne et on a repris le chemin de l’école.
J’essayai bien de murmurer à Maria Elisa :« J’ai vu une ombre ! Tu peux me croire, toi !— Peut-être un rat, m’a-t-elle répliqué.— Mais non, une ombre d’homme ! Je t’assure… »
Et dans un souffle, j’ai ajouté :« Et pour ce que tu m’avais promis ?— C’était pas vraiment concluant ! Ce sera pour une autre fois !— Silence ! » a dit le maître.
Et on s’est retrouvés en classe avec un devoir de maths.
Le lendemain, dans la cour de l’école, on m’a accueilli avec des « Hououou ! Hououou ! »Et José a même osé :« Voici Chaussette le fantôme ! »
Mais je lui ai montré les poings et il s’est calmé. Cependant, au moment d’aller me mettre en rang, j’ai réussi à me retrouver seul avec Maria Elisa.« Si je te prouve qu’il y avait bien une ombre, ta promesse tient toujours ? »
Elle a eu un sourire coquin :« Oui ! Une promesse est une promesse ! »
Alors, ça m’a redonné du cœur au ventre.« Rendez-vous à une heure devant le musée.— O.K. ! »
À la maison, j’ai mangé en vitesse et j’ai prétexté un devoir en retard pour partir avant l’heure. Maria Elisa était déjà devant le musée. La porte était ouverte, car chez nous les administrations ne ferment pas entre midi et deux. J’ai pris deux billets et on est entrés. Mais on n’a pas traîné parmi les vieilles reliques dorées : droit aux catacombes !
J’avais emporté la grosse torche de mon père. On s’est accroupis au-dessus de la grille et j’ai balayé le fond de la salle avec le faisceau lumineux. Dans le halo de la torche, les visages des crânes semblaient plus grimaçants encore. De temps à autre, surprises par la lumière, de grosses araignées noires filaient se réfugier au fond des trous de ce qui avait été autrefois un œil ou un nez. On n’entendait plus que le clapotis de l’eau qui suintait du plafond et nos souffles courts, presque rauques.
Pour rompre l’angoisse qui m’étreignait, je murmurai à Maria Elisa :« Tu vois ce tas de crânes au fond. Il s’est effondré où je sortais. C’est de là qu’est sortie… »
Mais j’eus du mal à finir ma phrase. Ma voix paraissait s’enrouer. La lumière de ma lampe courait d’un squelette à un autre. Soudain, je retrouvais la corde qui m’avait entravé. Je la suivis du bout du faisceau et elle me mena à une grosse boîte noire posée contre un pilier. Je fis tourner la lampe tout autour et soufflai à Maria Elisa :« À ton avis, qu’est-ce que… »
Mais je n’ai pas eu le temps de finir. Une grosse patte noire a empoigné mes cheveux… et Maria Elisa a poussé un cri terrible.
« Je te reconnais, toi, a hurlé le gardien. Tu crois que tu n’as pas assez fichu de panique dans ce musée ? Ouste ! Dehors ! »
En moins de deux, on s’est retrouvés sur le perron de l’église qui borde le musée. C’est tout juste s’il ne nous a pas shooté les fesses pour aller plus vite.
Pour revenir à l’école, j’ai pris la main de Maria Elisa.« Cette fois, c’est toi qui as crié. Un à un. Nous sommes à égalité. Alors, n’oublie pas ce que tu m’as promis. »
J’ai tendu les lèvres… mais elle était déjà partie en courant rejoindre ses copines :« Seulement quand tu auras retrouvé ton ombre ! »
En classe, j’étais plutôt distrait. Et j’ai sans doute bien mérité le zéro que j’ai eu en contrôle de grammaire. Je n’arrêtais pas de gamberger. Que personne ne me dise que j’avais rêvé ! J’avais bien vu une ombre. Et ce n’était pas un fantôme ! Je n’y ai jamais cru et je n’y croirai jamais. Alors, que fichait ce type dans les catacombes ? C’était l’énigme que je devais résoudre. Il y a toujours une explication à tout.
À la récréation, j’allais jeter par précaution les billets d’entrée dans une poubelle. Car il valait mieux que ma mère ne les retrouve pas au fond d’une poche. C’est alors qu’un deuxième papier attira mon attention. La demoiselle de l’entrée me l’avait donné en même temps que les billets. Je le dépliai.
Pour des raisons exceptionnelles, le musée sera fermé ce jour de 15 heures à 18 heures.
« Tiens ! tiens ! » pensais-je en essayant d’imiter l’air intelligent des détectives des séries télé. Au même moment, on entendit dans la rue un concert de sirènes.
« Monsieur, monsieur, qu’est-ce que c’est ? demanda José.— Ça m’étonne que tu ne le saches pas, répliqua le maître, toi qui es toujours devant la télé. Le président du Mozambique est en visite dans notre ville. Sans doute doit-il aller au palais de la Bourse. »
José ricana :« Maître, moi, c’est pas les informations que je regarde à la télé, c’est les cartoons de Bip Bip et le coyote ! »
Mais dans ma tête, ça avait fait tilt. Ce n’était pas seulement le palais de la Bourse que le président venait visiter… C’était aussi le musée Saint-François. Et le fil sur lequel j’avais trébuché dans les catacombes, c’était…
Je n’attendis pas une seconde de plus. Dès que le maître eut le dos tourné, je franchis le portail et fonçai droit vers le musée. Tant pis pour la leçon d’orthographe. Le quartier était quadrillé par des policiers mais ils me laissèrent passer. Devant le musée, l’attroupement des journalistes était tel que je dus me mettre à quatre pattes pour me faufiler entre leurs jambes.
« Excusez-moi, excusez-moi, je suis le fils du gardien ! »
Et en moins de deux, j’atterris au beau milieu de la garde du président, qui s’apprêtait à entrer. Avec un culot du tonnerre, je lui barrai le passage, faisant aussitôt se lever une rangée de mitraillettes :« N’entrez pas, Président, il y a une bombe dans les catacombes.— N’écoutez pas ce garçon, s’écria Quasimodo, qui était pour la circonstance habillé d’un bel uniforme blanc. Il cherche toujours à faire du scandale. »
Mais je ne me laissai pas faire :« Il y a une bombe, je vous dis. J’ai vu des types qui la plaçaient. »
Une bombe ! Le mot se répercuta dans la foule. Et, en moins de deux, il n’y eut plus personne sur le perron. Je croyais les journalistes plus courageux ! Il ne restait plus que le président et sa garde.
« Entrez, Président ! suppliait maintenant Quasimodo.— Non, répliqua le chef de la garde. Toute information doit être vérifiée. »
Puis il se tourna vers moi :« Si tu as tout inventé, tu auras la fessée du siècle. »
Épilogue
Le lendemain, j’étais en couverture de tous les journaux. Grâce à mon courage, mon intelligence, ma hardiesse… j’avais sauvé la vie du président du Mozambique. J’étais fait citoyen d’honneur de la ville de Porto et j’étais personnellement invité à la réception que donnait le maire à l’occasion de la visite présidentielle.
Quand l’huissier m’apporta à l’école le carton d’invitation, je réclamai une dernière faveur :« Est-ce que je peux venir accompagné ?— Bien entendu, répondit l’huissier. C’est un carton pour deux personnes. Tu peux venir avec celle de ton choix. Ta maman, peut-être ?— Non, non répliquai-je dans un sourire. Je veux venir avec quelqu’un qui m’a fait une promesse…— Hum ! hum ! » a fait une petite voix à l’autre bout de la classe.