Retour aux histoires inédites

Opération Nestor

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Pendant plus d’un mois, mon père me cacha son intention véritable et il me laissa pleinement profiter de mon ami. Mais un beau jour, après mille précautions, il m'avoua la vérité :

— Notre association s’est réunie. La décision est prise. Nous allons ramener Nestor chez lui, me dit-il.

Je serrais mon pingouin dans mes bras et partis pleurer dans ma chambre. Je me sentais trahie !

Chapitre 4 : Opération Nestor

Pourtant mon père avait de vrais arguments : ce n'était pas ici la place d'un pingouin, et surtout pas dans une maison chauffée. Il lui fallait de l’eau glacée et des icebergs, une nourriture plus adaptée, la liberté et les grands espaces...

Grâce à l'association qu'il avait montée, il organisa une collecte. On en parla dans les journaux et comme mon pingouin était la mascotte de tous, on baptisa l'organisation de ce retour au pays natal : Opération Nestor !

Je passais plusieurs semaines à bouder et à le câliner plus que jamais. Mais parfois Nestor me jetait de grands regards tout tristes. Je finis par douter moi aussi. Et si mon père avait raison ? Si Nestor se languissait de son pays ? Si, en voulant le garder pour moi, je faisais preuve d’égoïsme ?

Cette pensée me bouleversa et un soir, je revins trouver mon père, et je lui murmurai : "J'accepte !" puis j'ajoutai : "...mais c'est moi qui les ramène !"

Il eut un sursaut d'étonnement puis hocha la tête...— Après tout, pourquoi pas ! C'est peut-être une bonne idée ! Grâce à toi, on pourra sans doute trouver des sponsors !

Je devins alors la meilleure publicitaire de l'Opération Nestor. J'organisai des collectes, acceptai tous les interviews pour les journaux et revues. Et les dons se mirent à affluer. Il en vint d'Australie, d'Amérique et même du Japon.

Mon père contacta les organisations écologistes, et grâce à la générosité de tous, un bateau fut bientôt affrété.

Chapitre 5 : La terre de la liberté

C’est ainsi que le 12 septembre 1992, devant une foule d'admirateurs venus de tout le pays, les villageois se séparèrent de leurs pingouins. Ce fut pour tous un crève-cœur ! Il y eut des cris, des pleurs, des hourras, des bravos et des photos par milliers.

Sur la jetée, devant le bateau amarré, j'étouffais presque Nestor de baisers. Puis, dans un dernier hoquet de larmes, je l'accompagnai avec tous ses congénères à l'intérieur du navire.

J'étais seule avec mon père sur le pont au milieu des marins et de mon armée de pingouins. Tous les yeux, toutes les caméras, tous les appareils photos étaient braqués sur moi. Je n'en menai pas large. Il y eut deux grands sifflements de sirène, et dans les hourras de la foule, le navire largua les amarres.

Le capitaine laissa tous les pingouins sur le pont afin que les familles puissent faire leurs adieux avec leurs mouchoirs. Ensuite, ils furent conduits dans une cale aménagée où rien ne manquait à leur bonheur. De Gruissan, nous allâmes jusqu’à Marseille où un autre bateau, beaucoup plus grand, nous attendait. Et le grand voyage put enfin commencer.

Mon père et moi étions chargés de veiller au moral des pingouins. Et tout au long de la traversée, je n'ai pas cessé d'aller et venir, leur donnant à manger, les arrosant d'eau salée, habillée d'une énorme combinaison polaire qui me permettait de supporter la température.

Pas un seul ne tomba malade. Et après dix-sept jours de traversée, nous atteignîmes l’archipel de Wrangel.

L'organisation écologiste qui nous accompagnait avait bien fait les choses. Là-bas aussi, il y avait journalistes et caméramans. Et ce fut moi qui fus chargée de rendre la liberté à nos amis, devant les caméras du monde entier.

Épilogue

En retrouvant leurs rochers, les pingouins étaient fous de joie. Ils poussaient mille petits cris et Nestor ne cessait de danser autour de moi comme s'il voulait me remercier. On leur laissa des caisses de poissons afin qu'ils puissent survivre avant de se réhabituer à pêcher. Puis ce fut l'heure des adieux.

Tous les journalistes furent invités à quitter les lieux et on me laissa tranquille, l'espace d'une heure, avec Nestor et ses amis. J'étais seule sur une plage déserte, pleurant comme une madeleine et j'aurais bien voulu être pingouin moi aussi pour pouvoir rester avec eux.

Puis je repris le bateau. Et je restai des heures sur le pont à regarder s'éloigner à l'horizon l'île aux pingouins, l’île de leur liberté retrouvée...